Est-ce que ça a encore un sens ?
Punir ?
Je ne sais pas, dans ce cas précis, si condamner à une lourde peine de prison l’homme qui initia ma descente aux enfers cinq ans après les faits veut encore dire quelque chose. Soit c’est réellement un sadique manipulateur et dans ce cas il a largement eu loisir de recommencer dans ce laps de temps, auquel cas mon action n’aura servi à rien. Soit c’était un déraillage, une parenthèse monstrueuse, et dans ce cas, tout ce qu’il aura réalisé de bon pour se racheter, tous ses efforts pour redevenir quelqu’un de bien, seront réduits en miettes.
Je ne connais pas la prison. Mais je gage qu’y aller, même pour un mois, même pour une semaine, même un jour, ça vous change radicalement un esprit. Et je n’ai jamais souhaité, même au pire de ma haine, détruire le bon en cet homme.
En même temps, s’il n’était pas puni, je ne trouverais pas ça juste non plus. Je serais incapable de sacrifier mon bien au sien. Je ne veux pas « passer l’éponge ». Le non-lieu, cette expression si dure, me ferait rebasculer pleinement dans la culpabilité. Alors quel est le « juste milieu » ?
Réparer ?
Quant au deuxième point évoqué, la réparation du préjudice, il ne me semble pas que les juges aient le pouvoir de revenir en arrière. Et les dégâts entraînés par ces quelques heures de ma vie, comment les quantifier et les traduire en compensations à demander ? Combien valent des nuits de cauchemar, en euros sonnants et trébuchants ? à combien la crise de dépersonnalisation, à combien l’heure de terreur qui suit la fausse reconnaissance de son visage dans celui d’un passant innocent ? Et donnez-moi le prix de la confiance en l’humain perdue ou celui d’un apprentissage des relations sociales viciées ? Quel est le coût de ces années d’études perdues ou de ces journées d’enfermement ?
Je défie un juge ou un avocat, fût-ce le mien, d’évaluer tout ça. Et quand bien même, si je devais toucher dix euros par nuit sans sommeil sur toute une vie, est-ce que ça les rendrait meilleures ? Ce n’est pas cet homme et encore moins la justice, qui réparera les dégâts, mais moi.
Le jeu de la justice.
Plus j’avance dans la procédure, plus j’ai le sentiment que la justice, ce bel idéal, n’est au niveau humain qu’un vaste jeu de société. Les vrais adversaires sont les avocats et l’arbitre est le juge, aidé du jury en cas de crime. Moi la victime, lui l’agresseur, ne sommes plus de la partie, même si c’est nous que recevrons les gains et les pertes de la partie. Attention, ici, il n’est pas question de remettre en cause tous les joueurs. Chacun fait au mieux avec ses armes, chacun voudrait une solution juste et bonne. Je sais que l’institution judiciaire, malgré ses larges failles, est de loin préférable à une justice privée. Car une victime blessée (voire la famille de celle-ci, ou carrément les amis) est comme un animal fou de douleur, au moins pendant un bon moment. Et la vengeance, le goût du sang, l’excuse de recours à la violence transforment le meilleur des hommes, la plus douce des femmes, en un nouveau bourreau.
Où est la justice ?
On représente souvent la justice à l’aide d’une balance. Je ne vois pas en quoi mettre du poids dans le plateau de mon agresseur pour le faire descendre aussi bas que le mien est juste. Et remonter mon plateau n’est pas à portée de main.
Je n’ai pas de réponse. J’ai des éléments, tout au plus : Elle est là où malgré une souffrance inévitable, chacun a le droit par la suite de reconstruire, sans effacer. Elle est là quand les gens peuvent apprendre d’une erreur, quelle qu’elle soit.